From Africa to the world: My research examines how conflict and global change reshape political order and democratic legitimacy.
Dans le cadre de mon travail en cours, “Hierarchies of Political Fear: Democratic Legitimacy under Chronic Insecurity – Evidence from Burkina Faso”, j’explore actuellement un ensemble de données économiques récentes sur le Burkina Faso. Ce qui s’en dégage est une réalité difficile à ignorer : le pays affiche des performances macroéconomiques honorables, mais reste profondément vulnérable dans sa structure sociale et économique. Je propose ici une lecture synthétique des faits, sur la base des données disponibles, afin de contribuer à une compréhension plus informée de la situation.
En 2024, le Burkina Faso enregistre une croissance du PIB estimée à 5,0 %, contre 3,0 % en 2023. Cette progression repose en grande partie sur le secteur extractif : les industries minières représentent 14,8 % du PIB, et l’or non monétaire constitue à lui seul 82,3 % des exportations totales, soit 2 815 milliards de FCFA. Les débouchés sont fortement concentrés, avec 56,2 % des exportations dirigées vers la Suisse et 26,2 % vers les Émirats Arabes Unis. Dans le même temps, le déficit commercial s’est réduit de 44,4 % en 2024, pour s’établir à 479,8 milliards de FCFA, sous l’effet direct de la hausse des cours de l’or. Mais cette performance repose sur une base étroite : le secteur manufacturier ne représente que 2,0 % des exportations, révélant l’absence de transformation structurelle.
Cette fragilité se prolonge dans la structure économique globale. Le Burkina Faso demeure une économie extravertie, dépendante des importations de produits transformés. Les produits pétroliers constituent 41,1 % des importations, pour une valeur de 1 424,9 milliards de FCFA, tandis que le coût de l’électricité atteint 0,203 USD/KWh, l’un des plus élevés de la région. Dans ces conditions, toute industrialisation reste structurellement contrainte. Le tissu entrepreneurial reflète cette limite : sur 148 644 entreprises formelles, plus de 80 % sont des microentreprises, et près de 90 % des unités de production opèrent dans l’informel, avec un indice d’accès au financement extrêmement faible (0,06).
Dans ce contexte, les indicateurs macroéconomiques peinent à traduire la réalité vécue. Le taux de dépendance économique atteint 325,2 %, ce qui signifie qu’un actif supporte en moyenne plus de trois personnes. La croissance ne se diffuse pas ; elle se concentre, et laisse intacte une pression sociale considérable.
La dynamique des prix observée fin 2025 illustre parfaitement ce décalage. Le Burkina Faso entre en déflation annuelle de -2,2 % (IHPC, décembre 2025). En apparence, le coût de la vie diminue. Mais l’analyse désagrégée révèle une recomposition profondément inégale : les céréales et pains reculent de -12,7 %, les légumes de -26,0 %, sous l’effet de bonnes récoltes. En revanche, les produits essentiels pour les ménages les plus vulnérables augmentent : la viande progresse de +16,7 % sur un an, les dépenses de santé de +2,1 %, avec une hausse mensuelle des médicaments de +2,6 %. Dans le même temps, 65,6 % des ménages dépendent encore du bois de chauffe pour cuisiner, dont le prix a augmenté de +11,7 % en décembre 2025, suivi du charbon de bois (+7,8 %). La déflation globale masque ainsi une inflation ciblée sur les postes les plus critiques.
Face à cette fragilité, la diaspora burkinabè constitue un pilier silencieux mais central. Les transferts nets ont atteint 220 millions USD en 2023, assurant un soutien direct à la consommation des ménages. Ces flux dépassent désormais leur fonction sociale initiale pour devenir un levier potentiel de financement du développement, notamment à travers des instruments tels que les obligations de diaspora. Autrement dit, une partie de la stabilité économique du pays repose sur des ressources externes.
Cependant, c’est l’insécurité qui révèle le plus brutalement les limites du système. Le terrorisme a profondément transformé la géographie productive du pays. Sur un potentiel d’environ 9 millions d’hectares de terres agricoles, seul un tiers est exploité, et les zones de conflit connaissent un effondrement productif sans précédent. Dans la région du Sahel, les superficies cultivées ont chuté à 170 578 hectares en 2023/2024, soit une baisse de 27,7 % en un an et de 38,0 % par rapport à la moyenne quinquennale. La production céréalière y a quasiment disparu, passant de 188 014 tonnes en 2022 à seulement 1 130 tonnes, soit une chute de 99,4 %. Dans les régions du Nord et du Plateau Central, la production s’est également effondrée de plus de 95 %, malgré des superficies relativement stables, signe de l’impossibilité d’exploiter les terres jusqu’au bout du cycle agricole. Le Centre-Nord enregistre une baisse des superficies de 22,3 %.
À l’inverse, les zones de repli connaissent une pression accrue : les superficies cultivées augmentent de 24,4 % dans le Centre-Ouest et de 18,3 % dans les Cascades, générant des tensions foncières entre populations déplacées et communautés locales.
Cette recomposition spatiale se traduit directement sur les marchés. Les disparités de prix atteignent des niveaux extrêmes. En décembre 2025, le kilogramme de bœuf avec os coûte 4 035 FCFA dans le Nord, contre 1 746 FCFA dans le Centre-Sud. Le mouton atteint 4 747 FCFA/kg dans le Sahel, contre 2 423 FCFA dans le Centre-Est. Le riz (25 kg) varie de 14 331 FCFA dans le Centre-Nord à 10 000 FCFA dans le Sud-Ouest. Le maïs passe de 311 FCFA/kg dans le Centre-Nord à 142 FCFA dans les Cascades. Le bois de chauffe atteint 323 FCFA/kg dans le Nord, contre 24 FCFA dans le Sud-Ouest, soit un rapport de plus de treize. Le marché national cesse ainsi de fonctionner comme un espace intégré : il devient fragmenté, inégal, instable.
À cette fragmentation s’ajoute une pression démographique majeure. La population, estimée à 20,5 millions en 2019, devrait atteindre 31 millions d’ici 2035. Avec un âge médian de 16,1 ans, le pays fait face à une expansion rapide de sa population active, dans un contexte où les capacités d’absorption économique restent limitées.
Au total, malgré la croissance, le Burkina Faso demeure classé 186e sur 193 pays à l’Indice de Développement Humain. Trois éléments structurent cette vulnérabilité persistante : la dépendance à des sources d’énergie de subsistance dont les prix augmentent, l’exclusion massive des jeunes – 45,6 % des 15–24 ans sont NEET, jusqu’à 80 % dans la région du Sahel – et la dégradation de l’accès aux protéines et aux biens essentiels, marquée par de fortes disparités territoriales.
Le paradoxe burkinabè est donc sans ambiguïté : une croissance réelle, mais une vulnérabilité systémique. Une économie qui produit des indicateurs positifs sans transformer les conditions matérielles de la majorité. Tant que la structure productive restera dépendante de l’or, que les coûts énergétiques limiteront l’industrialisation, que l’insécurité fragmentera les marchés et que la pression démographique s’intensifiera sans création d’emplois suffisante, la croissance restera un signal sans traduction sociale.
La question n’est donc pas de savoir si le Burkina Faso croît.
La question est de savoir pourquoi cette croissance ne protège pas.
Glasgow, 29 mars 2026. 09:09
Références
(1) Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD), Situation annuelle du commerce extérieur du Burkina Faso, 2024, octobre 2024.
(2) Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD), Bulletin Trimestriel de Conjoncture (BTC), 2e trimestre 2025, octobre 2025.
(3) Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD), Note sur l’Indice Harmonisé des Prix à la Consommation (IHPC), base 2023, décembre 2025.
(4) Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD), Cinquième Recensement Général de la Population et de l’Habitation (5e RGPH) : Synthèse des résultats définitifs, juin 2022.
(5) Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD), Cinquième Recensement Général de la Population et de l’Habitation (5e RGPH) : Volume 4 – Projections démographiques 2020–2035, novembre 2022.
(6) Banque africaine de développement (BAD), Rapport-pays 2025 : Burkina Faso – Stimuler la mobilisation et l’utilisation efficiente du capital domestique, 2025.
Dans la nuit du mercredi, après une longue semaine d’analyse, austère mais nécessaire, je ferme mes bases de données. Je m’accorde un film, tout en dérivant d’un site ministériel à un autre. Je lis, j’écoute, je collecte. Non par curiosité distraite, mais pour nourrir une compréhension plus fine des comportements politiques. C’est ainsi que je tombe sur le Plan national de développement du Burkina Faso (PND 2026–2030). Promesse ancienne, lecture différée. Cette fois, je m’y engage. Cent trente et une pages, trois heures de patience, et une lecture croisée avec les données de l’INSD déjà en ma possession, afin d’en éprouver la cohérence interne.
L’analyse du PND 2026–2030 « R.E.L.A.N.C.E. » révèle une ambition transformatrice qui confine au volontarisme. Le plan est, dans son architecture, techniquement cohérent. Mais sa réalisation repose sur des paris stratégiques dont le réalisme mérite d’être interrogé.
Le premier tient au « saut de croissance ». Le document projette une croissance annuelle moyenne de 7,2 %, en rupture nette avec les 4,6 % observés entre 2021 et 2025. Or, cette accélération repose sur l'hypothèse une hausse significative de la production agricole, notamment céréalière (+8,4 %) et cotonnière (+18,2 %), alors même que la production céréalière a reculé de 6,5 % sur la dernière moyenne quinquennale. L’écart n’est pas seulement statistique. Il implique une transformation rapide de la productivité dans un secteur encore dominé à 97,7 % par l’informel.
Le second pari est territorial. Le passage de 73,56 % de contrôle du territoire à 100 % d’ici 2030 constitue le socle implicite de toutes les projections. Pourtant, les données montrent que l’insécurité ne se limite pas à une occupation spatiale : elle désorganise profondément les systèmes productifs. Les chutes de production céréalière dans le Sahel (-99,4 %) et le Nord (-95,7 %) en sont l’illustration la plus nette. Le retour progressif des personnes déplacées est un signal encourageant, mais la stabilisation durable des zones reconquises demeure une condition critique.
À cela s’ajoute une contrainte de rythme souvent sous-estimée. Entre 2023 et 2025, le taux de contrôle du territoire est passé de 69 % à 73,5 %, soit un gain de 4,5 points en deux ans, équivalent à environ +2,25 points par an. En supposant que les investissements militaires produisent des effets accélérateurs à partir de 2026, un scénario réaliste situerait la progression annuelle entre +3 et +4 points. À ce rythme, la reconquête complète nécessiterait encore entre sept et neuf ans. Autrement dit, l’horizon de 2030 apparaît ambitieux au regard des dynamiques observées. La sécurité n’est donc pas une variable parmi d’autres : elle est la condition structurante de l’ensemble du plan. Sans amélioration rapide et durable de la situation sécuritaire, les trajectoires économiques et sociales envisagées risquent de rester hors de portée.
Vient ensuite la question du financement. Le coût global du plan s’élève à 36 190,7 milliards FCFA. L’État prévoit d’en couvrir 63,9 %, laissant un besoin additionnel de 10 955,3 milliards, soit 30,3 %. Pour combler cet écart, le plan mobilise des instruments innovants, tels que l’actionnariat populaire ou les obligations de la diaspora. Leur portée symbolique est indéniable, mais leur capacité réelle reste incertaine.
À cet égard, l’expérience récente du Fonds de soutien patriotique (FSP) est éclairante. Entre 2023 et 2025, ce mécanisme a permis de mobiliser environ 486 milliards FCFA, grâce aux contributions citoyennes et à des taxes spécifiques. Cet effort est significatif sur le plan politique et social. Mais rapporté au besoin de financement du PND (plus de 10 900 milliards FCFA), il apparaît très limité. Autrement dit, les ressources mobilisables par ce type de mécanisme, même dans un contexte de forte mobilisation patriotique, ne représentent qu’une fraction marginale de l’effort requis. Cela souligne un décalage structurel entre les ambitions financières du plan et les capacités réelles de mobilisation interne, dans un contexte où la pauvreté est passée de 41,4 % à 43,2 %.
La transformation industrielle constitue un autre axe majeur. Le PND ambitionne de porter la part du secteur manufacturier de 9,6 % à 17,7 % du PIB. Mais cette dynamique se heurte à une contrainte structurelle bien connue : le coût de l’énergie. À 0,203 USD/KWh, l’électricité au Burkina Faso figure parmi les plus chères de la sous-région. L’augmentation projetée des capacités, de 678,5 MW à 2 585,6 MW, ne suffira pas sans une réduction significative des coûts, condition essentielle à la compétitivité industrielle.
Enfin, le plan s’inscrit dans un environnement régional en recomposition. L’ancrage au sein de la Confédération des États du Sahel est présenté comme une opportunité stratégique. Mais les tensions avec la CEDEAO et les incertitudes sur les flux commerciaux traditionnels introduisent des fragilités supplémentaires. À cela s’ajoute une dépendance marquée à l’or, qui représente 82,3 % des exportations, exposant l’économie aux fluctuations des prix mondiaux et aux risques sécuritaires sur les sites miniers.
Au total, le PND apparaît comme un plan de rupture crédible dans ses intentions, notamment en matière de réforme de l’État et de mobilisation fiscale. Mais il repose sur une temporalité optimiste de transformation structurelle. Son succès dépend de variables largement exogènes : la stabilité des revenus aurifères, la neutralisation durable de l’insécurité, et la capacité des citoyens comme de la diaspora à soutenir financièrement un effort d’une telle ampleur.
C’est, en somme, un plan de combat. Si la sécurité est rétablie rapidement, les trajectoires envisagées deviennent plausibles. Si elle demeure incertaine, alors les déséquilibres qu’elle engendre risquent de rendre l’horizon 2030 plus difficile à atteindre que ne le suggèrent les chiffres.
Royaume Uni, 16 Avril 2026.
Lien PND 2026-2030: https://www.finances.gov.bf/.../PND-2026-2030__RELANCE.pdf